dimanche 30 juin 2013

Gammes musicales


La musique est déjà venue s'insérer dans de précédents récits. Que ce soit pour faire danser les masques, ou pour terminer une longue sortie à vélo au son des balafons, la musique s'invite au quotidien comme pour de grandes occasions. 

Voici 5 perspectives, chacune sélectionnée par un membre de la famille, pour vous présenter ces différentes gammes musicales qui nous font vibrer aux rythmes africains depuis notre arrivée.

♪ Jérémie

"La musique est toujours présente ici, on la retrouve partout"

À l'église de notre quartier, quand on passe dans la rue les dimanches matin.
Dans tous les maquis de Bobo que l'on croise aux quatre coins de la ville.
À la maison, surtout les fins de semaine.
À l'école, à la chorale, aux cours d'anglais et aux ateliers de Tam tam de la classe de CP, qu'on entend jusque dans notre classe!
Même l'appel de la prière dans les Mosquées semble être chanté.
Au grand Théâtre de l'Amitié qui est entouré de motos les soirs de spectacles.
Au CCF (Centre Culture Français) surtout pour les cafés concerts, une fois par mois, où je retrouve des amis de l'école, et on peut courir pendant que nos parents écoutent le groupe du mois.
L'un des spectacles regroupait 60 musiciens, c'était impressionnant!
J'aime beaucoup les soirs de concerts parce qu'on a le droit de se coucher tard!



♫ Sophie

"La musique qui nous suit tout au long de notre vie"

La musique en Afrique... Mais avant tout, la musique dans ma vie. Quand j'étais petite, étant gênée et solitaire, je passais des heures à me bercer en écoutant les 33 tours de mes parents, dont Fernand Gignac! Mon premier disque fut Physical, d'Olivia Newton John.

Quand je pense aux moments-clés de ma vie, il y a toujours une chanson qui refait surface. Hey Rita, des Too Many Cooks, me rappelle ma première "date" avec Eric au Spectrum. À notre mariage, Solsbury Hill de Peter Gabriel, nous a accompagné de l'église à la salle de réception. Pour ma ceinture brune de karaté, c'était Thunderstruck  de AC/DC. Et pendant mon premier marathon, j'ai écouté Waka Waka, de Shakira, en boucle!

La musique fait donc partie de ma vie : elle me sert d'inspiration, me rappelle d'où je suis partie et les beaux moments de la vie. Elle me motive, me permet d'entrer dans ma bulle, de m'évader; elle me donne souvent espoir dans les moments difficiles.

La musique en Afrique, c'est aussi ça, de l'espoir. Dans les paroles qui font réagir la foule et qui évoquent un monde meilleur, pour les enfants, les femmes, les africains. Dans une vie qui est souvent rude, la musique ici permet de réunir tout le monde dans un moment collectif de joie. Dans un esprit de partage, les gens se laissent aller aux rythmes, ils dansent, chantent, s'amusent. Malgré l'adversité, il y a toujours, et essentiellement, une place pour le plaisir!

♬ Dominic

"Moi, ce sont les instruments de musique que j'aime"

Au musée de la musique on a appris que les instruments servaient à communiquer avec les gens près de soi, comme le balafon avec des gens éloignés, comme les tambours, ou même avec les ancêtres, comme lors des cérémonies des masques!


Ici on trouve beaucoup d'instruments différents: le djembés, les maracas, le piano à pouce, qui est très drôle, la Kora, comme une guitare avec une grosse calebasse, et le balafon.

À tous les vendredis, je prends des cours de balafon avec Moussa, un ami de papa. J'aime ça pouvoir jouer avec les deux mains, mais c'est difficile. Moussa est aveugle, et je ne sais pas comment il fait, mais il sait toujours quand je fais une mauvaise note! Et il peut même me dire de quelle main je me suis trompé!

J'aime suivre mes cours de balafon, car je suis seul avec papa.


♪♫ Éric 

"Les cabarets, et le dolo qu'on y sert, sont des incontournables de la culture burkinabé"

Souvent après nos sorties de vélo on se retrouve au cabaret où les amis de Fabrice, dont Moussa, développent des rythmes énergiques sur leurs balafons. Moussa est un virtuose du grand xylophone aux lames de bois. Sa voix est tout aussi juste. Il joue habituellement en duo : l'un tient le rythme, et l'autre soliste, égaillent les mélodies. Les femmes qui préparent le dolo, leur offrent une ration pour qu'ils tiennent du matin jusqu'au soir. "Souvent les cabarets sont dans des quartiers populaires, sans électricité. Ils sont donc fréquentés de jour et à la tombée de la nuit, c'est terminé" raconte Fabrice, qui a été balafoniste pendant 3 ans dans un cabaret de Bobo.


Les musiciens des cabarets sont là pour attirer les consommateurs de dolo, cette bière de mil que les femmes transforment artisanalement depuis des générations.  Dans les villages ruraux, on retrouve ici et là de grandes jars en terre cuite. Parfois un feu fume sous l'une d'elles, c'est le dolo qui est en préparation. Le processus ne dure que 24h.

À Bobo, cette tradition se perpétue dans les cabarets, des lieux sans prétention: quelques bancs de bois, un grand arbre et des toits de tôle ou de paille qui assurent un peu d'ombre.  On y vient pour vider quelques calebasses de dolo, mais aussi pour y croiser des connaissances, et surtout pour profiter de l'ambiance musicale de grands balafonistes tel Moussa.

♪♬ Justin

"Moi j'aime chanter des chansons!"



jeudi 20 juin 2013

Bonheurs dans l'arrière-pays Bobolais


Mes premières sorties de vélo se font à la Guinguette, notre oasis de fraicheur à 20 km de Bobo. C'est là que je rencontre Fabrice qui arrive aussi à vélo, son "VTT" comme le dit ce français d'origine qui a fait son nid au Burkina. Il nous salue, visiblement intéressé par le fait que Vincent et moi avons fait le trajet à vélo. Nos enfants partagent les classes à l'école française André Malraux. On effectue le retour vers Bobo à trois, occupant la position de tête à tour de rôle pour mieux affronter le vent. Avant de se quitter, on échange nos numéros de portable avec la ferme intention de se retrouver un matin de fin de semaine pour explorer les sentiers de l'arrière-pays Bobolais.

Première sortie avec Fabrice, le 30 mars, le début des mois chauds du Burkina. Même la nuit, le mercure ne baisse plus sous les 30°C. Pour quitter Bobo, on prend la route de l'aéroport, on descend une grande côte, pour ensuite délaisser le bitume, les véhicules et débuter les sentiers, notre réelle destination. Aussitôt, on a droit à l'accueil des enfants qui nous lancent les habituels "Toubabous, toubabous, toubabous!!!"

Au 25e km, on approche un groupe de jeunes qui se préparent pour aller aux champs. Je suis devant, avec Fabrice dans ma roue. Les jeunes se mettent sur le côté du chemin, mais un chien qui n'a vraisemblablement rien compris de ce qui se passe se lance devant ma roue... Freinage catastrophe, j'évite de lui passer sur le corps, mais Fabrice, lui, n'évite pas mon vélo; je le vois mordre la poussière sur ma droite avant que moi, je ne m'envole sur la gauche en m'offrant une roulade dont le prof de judo de Jérémie aurait été fier! On se relève et on secoue la poussière. Fabrice a un bras égratigné, mais rien de grave. Les jeunes, témoins du vol plané de deux Toubabous, ont les yeux grands. Ils lèvent nos vélos et vont chercher de l'eau. On redresse les guidons, on salue le groupe qui est encore sous le choc, et on repart!

Bientôt on arrive à la Forêt classée du Kou. L'endroit est sublime : des arbres centenaires qui culminent au-dessus des strates de fougères, d'arbres et de lianes. Dire qu'une telle forêt couvrait la région toute entière! Les besoins en terres agricoles, la coupe abusive de bois de cuisson, la recherche de bois de charpente et de bois noble pour la confection de meubles, ont presque tout décimé. Aujourd'hui c'est la brousse avec des arbres à karité, des nérés, quelques baobabs et des palmiers ici et là, mais rien que l'on  saurait appeler une forêt. Un pont suspendu traverse le Kou, la rivière de la Guinguette, qui alimente Bobo en eau potable et qui irrigue la pleine rizicole de Bama. Dès la sortie de la fraicheur de la forêt, on sent le contraste avec la chaleur accablante qu'il fait dans la brousse.

Une dizaine de km plus loin, on arrive à la maison de campagne de Fabrice, une superbe construction en Voûte Nubienne dont certains murs ont un mètre d'épaisseur! Un grand arbre est au centre de la cour, un puits traditionnel près des bâtiments, une plantation de manguiers et d'anacardiers complète le terrain. L'endroit est accueillant! Il y même un plan d'eau à 150m. Fabrice rêve d'avoir accès à la terre qui le sépare de ce petit lac pour y construire quelques cases et recevoir des voyageurs!


Sur le retour, on s'offre une longue côte de 5 km ou on agonise sous un soleil de plomb à plus de 35°C. En arrivant à Bobo, on s'arrête dans une boutique pour engloutir une grande Lafi (1.5l) avant le dernier droit, 10km vers la maison...Total 61 km...Je suis épuisé!!!

13 avril

2e chevauchée du samedi avec Fabrice... Je sens une tradition qui s'installe! On part à 7h30 sur la route vers Bama, mon terrain de jeu! À deux, on avale les côtes avec force. Dans les descentes on atteint des vitesses folles avec des pointes à près de 50km/h et 4km de suite à plus de 40km/h de moyenne... C'est grisant de dévaler la route à un tel régime! Au 22e km on prend une piste de terre, c'est le début des sentiers, un 20km dans l'arrière-pays, où l'on se croit seul au monde. Parfois, on croise quelques enfants qui se déplacent en charrettes tirées par un âne. On arrive dans un village où toutes les maisons sont en banco, les toits en chaume, les portes et volets en bois... J'ai la tête qui voyage dans ces paysages qui semblent figés dans le temps. Les gens nous offrent de larges sourires. Les km passent rapidement!

Nous prenons une courte pause à la maison de Fabrice, avant de revenir vers Bobo par d'autres sentiers, en culminant dans la même côte que la dernière fois. On a déjà 55km dans les cuisses, mais j'me sens moins abattu qu'à notre dernière sortie. Je choisis le bon braquet et je monte avec régularité. Le dernier km, avec 30m de dénivelé, est enfilé avec énergie.  On retrouve les habitations de la banlieue de Bobo. Total 70 "bornes"... Ouf!!!

8 juin

La fin d'avril et tout mai sont très chauds et pleins de contraintes qui ont privé nos sorties du Samedi.  8 juin, 7h30, rendez-vous au rond-point du Lion avec Fabrice. Après 20km de bitume sur la route vers Banfora, on prend les sentiers, notre véritable destination. Rapidement on croise de superbes petits villages où les gens s'affairent aux tâches quotidiennes. D'autres sont aux champs pour préparer les terres à la saison des pluies qui débute ce mois-ci. Des jeunes mènent deux boeufs qui tire une charrue, mon grand-père, avait vu ça dans sa jeunesse, il y près de 100 ans, ici c'est la norme. En traversant un village, je ramène presque une poule pour le diner... Je suis quitte pour un bon coup de guidon et quelques plumes!

Ce sentier est plus accidenté que les dernières fois, aucun véhicule motorisé ne passe par ici, pas même des motos. Par contre, on croise de nombreuses femmes qui se dirigent vers le marché, la tête chargée de denrées, un enfant sur le dos. "Any Sogoma, Here sira?". Certaines nous saluent en français: "Bonjour, ça va?" Plusieurs sont surprises de voir ces deux toubabous avec des casques et de drôles de vêtements! Une chance que Fabrice a sa petite clochette, car les changements de directions arrivent rapidement et certaines femmes, plongées dans la quiétude habituelle, n'anticipent pas le passage des vélos! Le sentier est superbe. Dans une section, on traverse un pont qui surplombe un petit canyon. Plus loin, on descend à la rivière où des femmes font leur lessive. Du gros bonheur sur deux roues!

16 juin

Quoi de mieux pour la fête des Pères que de s'offrir une belle sortie en brousse entre papas. Cette fois, Alain, un Belge dont le fils est dans la classe de Jérémie, nous accompagne.  Rendez-vous au rond-point des chevaux à 7h30 pour un nouvel itinéraire qui promet. Déjà on est sur la terre battue, dans un quartier populaire de la périphérie de Bobo. Certains résidents ont leurs habits du dimanche, en route vers l'église ou pour visiter un parent. C'est toujours marquant de voir des gens aussi fièrement vêtus sortir de maisons aussi modestes, voir dénudées de tout.

Après quelques km nous débutons la descente, nous sommes sur la falaise de Banfora qui couvre des centaines de km. Certaines sections sont très rapides et d'autres, techniques et accidentées. Je dois poser pied 2 fois. À la base de la falaise, on suit la route peu de temps, pour remonter vers le pèlerinage de Diguinso. Au sommet, on a pu saluer le Christ sur sa croix. Nous sommes à quelques km de Dafra, un lieu sacré pour les animistes de la région, voire de l'extérieur du pays. Le Burkina est un exemple fabuleux de coexistence et de saine harmonie entre cultes : Chrétiens, Animistes et Musulmans.

Nous poursuivons notre balade en brousse avant de rejoindre Darsalame vers les sentiers empruntés la semaine dernière. Une superbe section de pistes étroites, avec un léger dénivelé favorable qui nous permet d'être particulièrement véloces. Dépassé 30km/h, sur ces sentiers, il faut serrer les dents et les mains sur les guidons! Dans une section sablonneuse, on s'offre quelques dérapages à peine contrôlés. 3 petits canyons, 2 ponts, un superbe village, des gens dans les champs, des arbres à karité et de nombreux palmiers... Je prends même le temps de sortir ma caméra, blottie dans la poche arrière de mon maillot, et je me risque pour quelques photos sans m'arrêter!



En arrivant à Koumi, Alain veut reprendre le bitume. On a déjà 45km au compteur et ses jambes ne veulent plus! On prend la route avec lui et après les douanes de Bobo, on le laisse poursuivre et on tourne sur l'ancienne route qui reliait Bobo au Mali. Des vestiges de l'agrégat de l'époque sont toujours visibles. Bientôt on entre dans la banlieue bobolaise. La brousse et les champs laissent place aux habitations.

Direction le "cabaret" où Fabrice joue les percussions pour accompagner les joueurs de balafon et attirer les amateurs de Dolo, une bière de mile, typiquement africaine. Le dolo du matin est plus sucré que celui du soir, qui augmente en alcool. Une chance, car le corps est éprouvé après plus de 3h de vélo à 95% en sentiers.  On se fait offrir des calebasses de breuvage bien doré avec une noix de cola pour se redonner de l'énergie. Moussa au balafon égaye les clients et on vient coller des billets de 1000F sur son front, en marque d'appréciation.

Doucement, sur le chemin du retour je revis notre chevauchée du matin, les visages des gens croisés, les salutations, les paysages, les arômes de certains passages, la lumière qui change au fil des kilomètres, l'euphorie d'un sport qui demande toute ton attention, mais qui en même temps te libère l'esprit. Je reviens les jambes faibles, mais la tête au 7e ciel. Les enfants m'attendent avec leurs cadeaux de la fête des Pères!

Merci Fabrice de me faire vivre l'arrière-pays bobolais!
Éric